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Eau potable et maladies hydriques en Afrique de l'Ouest : comprendre, prévenir, agir
Bouillir, chlorer, filtrer, exposer au soleil : quatre gestes, quatre niveaux de protection très inégaux. Voici ce que les essais mesurent réellement pour chacun, ce que le choléra fait en quelques heures, et où l'hygiène des mains l'emporte sur le traitement de l'eau.
L'essentiel
Devant une diarrhée liquide abondante, commencer le SRO immédiatement, à la maison, avant même de partir. Chez un enfant de moins de 5 ans, devant du sang dans les selles, un refus de boire ou des yeux creux, rejoindre le centre de santé sans attendre — en continuant à faire boire sur le trajet.
Une eau limpide n'est pas une eau sûre : l'œil ne détecte ni Vibrio cholerae, ni Salmonella Typhi, ni le virus de l'hépatite A. En 2024, une personne sur quatre — 2,1 milliards d'habitants — n'avait toujours pas accès à une eau de boisson gérée en toute sécurité, c'est-à-dire issue d'une source améliorée, disponible au domicile quand il en faut, et exempte de contamination fécale et chimique[1].
Deux mesures sont ici à distinguer. Ne pas disposer d'une eau gérée en toute sécurité ne signifie pas puiser dans une mare : la majorité des ménages concernés s'approvisionnent à une source améliorée, mais éloignée, intermittente, ou dont la qualité n'est pas garantie jusqu'au verre. Le déficit reste massif en zone rurale, où la couverture mondiale n'a progressé que de 50 % à 60 % entre 2015 et 2024[1].
La facture se lit en mortalité infantile. Les maladies diarrhéiques tuent chaque année 443 832 enfants de moins de 5 ans et 50 851 enfants de 5 à 9 ans, pour près de 1,7 milliard d'épisodes de diarrhée de l'enfant[2].
Par où l'eau devient dangereuse
La contamination est presque toujours d'origine fécale, et elle emprunte deux voies qui n'appellent pas les mêmes gestes.
La première est la contamination à la source : le puits peu profond creusé près de latrines ou d'une zone de défécation à l'air libre. Pendant l'hivernage, les eaux de ruissellement lessivent les sols et drainent les germes vers les mares, les marigots et les nappes superficielles. Un point d'eau acceptable en saison sèche peut devenir dangereux en quelques jours de pluie.
La seconde est la contamination pendant le transport et le stockage, et c'est celle que l'on sous-estime le plus. Une eau irréprochable à la sortie du forage se dégrade dans un bidon mal rincé, dans un canari laissé ouvert, ou au moment où une louche et des mains non lavées viennent y puiser. Traiter l'eau ne suffit donc jamais seul : il faut la conserver fermée, dans un récipient à col étroit, et la servir sans y plonger la main.
Trois maladies, trois tableaux à ne pas confondre
Le choléra est le plus brutal. Vibrio cholerae provoque une diarrhée aqueuse profuse, dite « en eau de riz », avec vomissements. Les symptômes apparaissent entre 12 heures et 5 jours après l'infection, et la forme sévère peut tuer en quelques heures par déshydratation, y compris un adulte en bonne santé. On compte dans le monde entre 1,3 et 4 millions de cas et de 21 000 à 143 000 décès par an. Point capital : la plupart des personnes infectées ne développent aucun symptôme mais excrètent la bactérie pendant 1 à 10 jours — un porteur bien portant contamine le point d'eau familial[3].
Ce n'est pas une menace théorique pour la sous-région. En juillet 2025, des flambées sévissaient simultanément dans 12 pays d'Afrique de l'Ouest et du Centre, exposant plus de 80 000 enfants à un risque élevé : le Nigéria comptait plus de 3 100 cas suspects et 86 décès dans 34 États à la fin juin, la Côte d'Ivoire 322 cas et 15 décès au 14 juillet. Le Niger figurait parmi les pays sous étroite surveillance, dans un contexte de fortes pluies et d'inondations[4].
La fièvre typhoïde s'installe tout autrement. Due à Salmonella Typhi, elle donne une fièvre qui monte et se prolonge, des céphalées tenaces, des douleurs abdominales, et parfois une constipation initiale avant la diarrhée — l'inverse de ce qu'on attend. Sa lenteur fait sa dangerosité : en zone d'endémie palustre, une fièvre prolongée est presque toujours traitée comme un paludisme, et le retard se paie. Le diagnostic différentiel est développé dans notre article sur la typhoïde et le paludisme au Sahel.
L'hépatite A emprunte la même voie oro-fécale : le virus attaque le foie et provoque ictère, urines foncées et fatigue durable. Elle passe souvent inaperçue chez le jeune enfant, mais peut être sévère et prolongée chez l'adulte — ce qui rend paradoxalement plus vulnérables ceux qui n'y ont pas été exposés dans l'enfance.
Restent les diarrhées infectieuses du nourrisson et du jeune enfant, dues aux rotavirus et aux E. coli notamment. Individuellement moins spectaculaires, elles constituent l'essentiel de la mortalité. Leur prise en charge repose sur le couple SRO et zinc, détaillé dans notre article sur la diarrhée aiguë de l'enfant : le zinc raccourcit l'épisode d'environ 25 % et réduit le volume des selles d'environ 30 %[2].
Rendre l'eau sûre chez soi : ce que valent les quatre méthodes
Les quatre méthodes accessibles à domicile ne se valent pas, et la revue Cochrane qui les a comparées permet de les classer sur des essais.
L'ébullition reste la plus fiable et la plus mal expliquée. L'OMS est claire : porter l'eau à gros bouillons suffit à inactiver les bactéries, les virus et les protozoaires pathogènes[5]. Prolonger dix minutes n'ajoute aucune sécurité et consomme du combustible pour rien. Le point faible est ailleurs : l'eau bouillie ne garde aucune protection résiduelle — il faut la laisser refroidir couverte, dans le récipient même où elle a bouilli.
La chloration est la moins chère, et la seule qui laisse une protection rémanente dans le récipient de stockage. Les recommandations actualisées retiennent une dose d'hypochlorite de sodium de 1,88 mg/L pour une eau claire issue d'une source améliorée, et du double, 3,75 mg/L, pour une eau non améliorée ou turbide (10 à 100 NTU)[6]. Une eau trouble se filtre d'abord sur un linge propre. Dans tous les cas, attendre au moins 30 minutes avant de boire.
La désinfection solaire (SODIS) ne coûte rien : des bouteilles en plastique transparent (PET) de 1 à 2 litres, remplies d'une eau peu trouble, fermées et exposées en plein soleil, sont potabilisées par le rayonnement ultraviolet et la chaleur — 6 heures par ciel dégagé, deux journées consécutives par temps couvert. Elle ne convient pas à une eau turbide, que les UV ne traversent pas. La filtration domestique enfin — filtres céramiques, filtres à biosable — est la méthode que les essais placent en tête : investissement initial et entretien régulier, mais de gros volumes traités sans consommable ni combustible.
| Méthode | Risque relatif (IC 95 %) | Baisse observée | Niveau de preuve |
|---|---|---|---|
| Filtre céramique | 0,39 (0,28 – 0,53) | 61 % | Modéré |
| Filtre à biosable | 0,47 (0,39 – 0,57) | 53 % | Modéré |
| Filtration, toutes techniques | 0,48 (0,38 – 0,59) | 52 % | Modéré |
| Désinfection solaire (SODIS) | 0,62 (0,42 – 0,94) | 38 % | Modéré |
| Floculation et désinfection en sachet | 0,69 (0,58 – 0,82) | 31 % | Modéré |
| Chloration à domicile | 0,77 (0,65 – 0,91) | 23 % | Faible |
Ce tableau appelle une réserve que les auteurs posent eux-mêmes. Dans plus de 80 % des essais retenus, le critère de jugement était une diarrhée rapportée par les familles, sans que celles-ci ignorent le traitement reçu ; et dans les quatre essais correctement menés en aveugle, aucun effet de la chloration n'a été retrouvé[7]. Une partie du bénéfice mesuré tient donc probablement à la façon dont les épisodes sont déclarés. Ces méthodes restent utiles et recommandées, mais ce ne sont pas des solutions définitives.
L'hygiène des mains, au moins aussi puissante
Traiter l'eau ne sert à rien si la main qui tient le verre est contaminée. La revue systématique de référence sur la question conclut que le lavage des mains au savon réduit le risque de diarrhée de 42 à 47 % selon les regroupements d'études, avec une protection encore supérieure contre les formes graves et contre la shigellose, où elle atteint 59 %[8]. Les auteurs estimaient à environ 1,1 million le nombre de décès qui pourraient être évités chaque année par ce seul geste[8].
Ce niveau d'efficacité place le savon au même rang que les meilleurs dispositifs de traitement de l'eau, pour une fraction du coût. Trois moments comptent plus que les autres : après être allé aux toilettes, avant de préparer ou de manger, et après chaque change de nourrisson.
Ce que les vaccins ajoutent, et ce qu'ils ne remplacent pas
Le vaccin anticholérique oral est un outil de riposte épidémique. Une dose unique des vaccins préqualifiés confère une bonne protection à court terme — ce qui autorise un déploiement rapide quand les stocks sont tendus — et son administration est possible pendant la grossesse[3]. Sa protection restant partielle et limitée dans le temps, il ne dispense d'aucune mesure sur l'eau et l'assainissement.
Le vaccin conjugué contre la typhoïde a franchi une étape en Afrique de l'Ouest. En janvier 2025, le Burkina Faso est devenu le premier pays d'Afrique francophone à inscrire ce vaccin à son calendrier vaccinal de routine, après une campagne d'introduction visant plus de 10 millions d'enfants de 9 mois à 14 ans en sept jours ; il est désormais administré lors de la visite de routine du neuvième mois. Le pays y avait de bonnes raisons : l'étude sur la charge mondiale de morbidité y estimait, pour 2021, plus de 97 000 cas de typhoïde, soit 428 cas pour 100 000 habitants, dont 75 % chez les moins de 15 ans[9].
Pour les autres vaccinations concernées, notre article sur la vaccination adulte en Afrique de l'Ouest détaille le calendrier réellement applicable.
Pour l'agent de santé et le pharmacien
Le contrôle de la chloration à domicile se joue sur le chlore résiduel libre mesuré au point de consommation, et non sur la dose théoriquement versée. Les critères actualisés retiennent, pour une eau issue d'une source améliorée, un résiduel inférieur ou égal à 2 mg/L une heure après l'ajout et supérieur ou égal à 0,2 mg/L après 24 heures de stockage ; pour une eau non améliorée ou turbide, le seuil de la première heure passe à 4 mg/L et l'eau se consomme dans les 8 heures[6]. C'est cette mesure, et non la déclaration du ménage, qui dit si le traitement fonctionne.
En riposte cholérique, la réhydratation prime sur tout le reste : la létalité en centre de traitement doit rester inférieure à 1 %, et un dépassement durable signale un problème d'organisation ou de délai d'accès plutôt qu'une virulence particulière. Le portage asymptomatique de 1 à 10 jours impose par ailleurs de traiter l'entourage d'un cas comme une source potentielle, et non comme des sujets à rassurer[3]. Le vaccin oral s'intègre à la riposte, il ne la constitue pas.
Au comptoir, deux messages méritent d'être répétés. La dose de chlore, d'abord, qui se cale sur la notice du produit effectivement vendu, avec une consigne explicite de doublement pour une eau trouble[6]. Les antibiotiques, ensuite : la grande majorité des diarrhées aiguës ne les justifie pas, et leur délivrance sans ordonnance alimente directement la résistance aux antibiotiques.
Ce qu'on peut changer cette semaine
Aucune de ces mesures ne suppose d'attendre un programme, et leur hiérarchie est claire. Remplacer le récipient de stockage ouvert par un bidon fermé à col étroit muni d'un bec verseur supprime d'un coup la contamination par la louche et par les mains : c'est le geste au meilleur rapport effet-coût. Vient ensuite le point de lavage des mains, à la sortie des latrines et près du lieu de cuisine, avec du savon toujours disponible. Puis le choix d'une méthode de traitement à laquelle on se tient. Et pendant l'hivernage, traiter par défaut l'eau de surface et celle des puits peu profonds, puisque c'est la période où les flambées démarrent[4].
Faites le tour de vos récipients d'eau ce week-end
Vérifiez lesquels sont fermés, lesquels ont un bec verseur, et où se trouve le savon le plus proche des latrines. Recevez nos fiches vérifiées, ancrées dans le contexte UEMOA, directement dans votre boîte mail.
M'inscrire gratuitementQuestions fréquentes
Combien de temps faut-il faire bouillir l'eau pour la rendre potable ?
Il suffit de porter l'eau à gros bouillons : l'OMS considère que ce seul fait inactive les bactéries, les virus et les protozoaires pathogènes. Prolonger dix ou quinze minutes n'ajoute aucune sécurité et consomme du combustible pour rien. Le point faible vient après : l'eau bouillie doit refroidir puis être conservée fermée, sinon elle se recontamine.
Quelle dose d'eau de Javel faut-il mettre par litre d'eau ?
Aucune dose universelle en gouttes n'existe : les eaux de Javel vendues dans la sous-région n'ont pas la même concentration, les unes titrées en pourcentage de chlore actif, les autres en degrés chlorométriques. Il faut suivre la notice du produit acheté. La règle constante, elle : une eau trouble demande le double de la dose d'une eau claire, et il faut attendre au moins 30 minutes avant de boire.
Le SRO suffit-il pour traiter une diarrhée liée à l'eau contaminée ?
Le SRO ne tue pas l'agent infectieux, mais il corrige la déshydratation, qui est ce qui tue : c'est pourquoi il reste le traitement de première intention, y compris dans le choléra. Le zinc lui est associé chez l'enfant, raccourcissant l'épisode d'environ 25 % et réduisant le volume des selles d'environ 30 %. Les antibiotiques ne se justifient que sur décision médicale.
Quelle concentration de chlore résiduel viser au point de consommation ?
Pour une eau issue d'une source améliorée, les recommandations actualisées retiennent un chlore résiduel libre inférieur ou égal à 2 mg/L une heure après l'ajout, et supérieur ou égal à 0,2 mg/L après 24 heures de stockage. Pour une eau non améliorée ou turbide, le seuil de la première heure passe à 4 mg/L et l'eau se consomme dans les 8 heures.
Sources et références
- Organisation mondiale de la Santé et UNICEF. 1 in 4 people globally still lack access to safe drinking water — présentation du rapport JMP Progress on household drinking water, sanitation and hygiene 2000-2024. Genève, 26 août 2025.
- Organisation mondiale de la Santé. Diarrhoeal disease — aide-mémoire. Genève, 7 mars 2024.
- Organisation mondiale de la Santé. Cholera — aide-mémoire. Genève, 5 décembre 2024.
- ONU Info, d'après l'UNICEF. L'épidémie de choléra se propage en Afrique de l'Ouest et du Centre. 30 juillet 2025.
- Organisation mondiale de la Santé. Boil water. Note technique WHO/FWC/WSH/15.02. Genève, 2015.
- Wilhelm N, Kaufmann A, Blanton E, Lantagne D. Sodium hypochlorite dosage for household and emergency water treatment: updated recommendations. Journal of Water and Health. 2018;16(1):112-125.
- Clasen TF, Alexander KT, Sinclair D, et al. Interventions to improve water quality for preventing diarrhoea. Cochrane Database of Systematic Reviews. 2015;(10):CD004794.
- Curtis V, Cairncross S. Effect of washing hands with soap on diarrhoea risk in the community: a systematic review. The Lancet Infectious Diseases. 2003;3(5):275-281.
- Gavi, the Vaccine Alliance. Preventing typhoid with vaccines in Burkina Faso. 3 février 2025.