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Résistance aux antibiotiques au Sahel : la pandémie silencieuse

L'Afrique de l'Ouest subsaharienne est la région du monde où la résistance aux antibiotiques tue le plus. Voici ce que les données 2025 mesurent réellement, pourquoi la ceftriaxone recule, et ce que patients et soignants peuvent encore infléchir.

Biologiste en blouse blanche lisant un antibiogramme sur boîte de Petri dans un laboratoire de district sahélien
La lecture d'un antibiogramme dans un laboratoire de district. C'est l'examen qui dit si le traitement prescrit a encore une chance d'agir — et il reste inégalement accessible dans la sous-région.

L'essentiel

27,3 /100 000
Décès attribuables, Afrique de l'Ouest
70 % et plus
Résistance aux céphalosporines de 3ᵉ génération
61,2 %
Foyers fournis par un vendeur informel
0 référence
Carbapénèmes dans la nomenclature du Niger
Le bon réflexe

Un antibiotique ne s'achète qu'en pharmacie, sur ordonnance, et la boîte se termine jusqu'à la dernière dose. Devant une fièvre qui persiste au-delà de 48 à 72 heures sous traitement, retourner consulter — et non changer de molécule au comptoir.

Une pneumonie d'enfant que l'amoxicilline ne réduit plus. Une plaie qui s'infecte et ne cède à rien. Une césarienne dont le risque infectieux redevient celui d'avant les antibiotiques. Ces situations ne relèvent pas de la fiction : elles se présentent déjà dans les services de la sous-région, sans faire de bruit.

La comptabilité, elle, est connue. La plus vaste analyse mondiale publiée à ce jour établit que la résistance bactérienne était directement responsable de 1,27 million de décès dans le monde en 2019, et associée à 4,95 millions. En retenant comme comparateur une infection restée sensible, elle aurait été la douzième cause de décès de la planète, devant le VIH et le paludisme[1].

Le détail régional est plus dur encore. C'est l'Afrique de l'Ouest subsaharienne qui supportait la charge la plus lourde du monde, avec 27,3 décès pour 100 000 habitants attribuables à la résistance et 114,8 pour 100 000 qui lui sont associés[1]. Ce chiffre circule souvent au compte de « l'Afrique subsaharienne » en général. Il désigne en réalité notre sous-région, précisément.

Ce qu'une bactérie résistante change dans une salle de soins

Une bactérie résistante n'est pas une bactérie que le médicament rate. C'est une bactérie qui dispose de moyens actifs de le neutraliser : une enzyme qui le découpe, une pompe qui l'expulse, une cible modifiée qui ne le reconnaît plus.

La sélection fait le reste. Chaque exposition à une dose insuffisante élimine les germes les plus fragiles et laisse le terrain aux plus coriaces. Le phénomène ne se répare pas à l'échelle d'une vie humaine : une fois installé dans une population bactérienne, il s'y transmet.

Le cas des entérobactéries productrices de bêtalactamases à spectre élargi (BLSE) montre la mécanique à l'œuvre. Ces enzymes détruisent la plupart des pénicillines et des céphalosporines, dont l'amoxicilline et la ceftriaxone. Un traitement correctement prescrit devient alors sans effet, sans qu'aucun signe ne l'ait annoncé avant l'échec clinique.

Pour le patient, cela ressemble à de la malchance. Une infection urinaire traitée cinq jours par un générique peu coûteux ne guérit pas, récidive, puis conduit à l'hôpital. Le germe est le même Escherichia coli qu'autrefois ; c'est son profil de sensibilité qui a changé.

Quatre causes qui se cumulent au Sahel

L'antibiotique acheté comme on achète un antalgique

L'automédication par antibiotiques n'est pas un travers marginal. Une revue portant sur l'ensemble du continent situe sa prévalence médiane à 55,7 %, et l'Afrique de l'Ouest arrive en tête des sous-régions, à 70,1 %[3].

Une enquête ménage conduite dans le district sanitaire de Nanoro, au Burkina Faso, a inventorié les médicaments réellement présents dans 423 foyers. L'amoxicilline y était reconnue par 93,4 % des personnes interrogées. Surtout, si 76,6 % se fournissaient dans un centre de santé, 61,2 % s'approvisionnaient aussi auprès de vendeurs informels, principalement sur les marchés[4].

Ces étals ne se limitent pas aux molécules anciennes. La même enquête y a trouvé des antibiotiques de la catégorie « Watch » de l'OMS, comme la norfloxacine, alors qu'ils ne figurent pas sur la liste nationale des médicaments essentiels[4]. Elle décrit aussi des antibiotiques pris pour des troubles digestifs, des plaies, des douleurs articulaires, parfois mêlés à l'alcool ou au café pour redonner de l'énergie[4].

Un antibiotique employé de la sorte n'est plus un traitement : c'est un antalgique de circonstance, pris à dose insuffisante et sur une durée trop courte. Les ressorts de ces pratiques sont détaillés dans notre article sur l'automédication en Afrique de l'Ouest.

La confusion entre virus et bactéries

C'est l'erreur la plus répandue, ici comme ailleurs. Les antibiotiques n'agissent que sur les bactéries. Or l'agent responsable est viral dans la grande majorité des rhumes, des bronchites saisonnières, des grippes et d'une bonne part des diarrhées aiguës de l'enfant.

Dans ces situations, l'antibiotique n'abrège pas la maladie et ne prévient pas les complications. Il appauvrit la flore intestinale protectrice et sélectionne les résistances déjà présentes. La demande insistante d'un « antibiotique fort » place le prescripteur devant un arbitrage qui n'a rien de médical.

La cure écourtée pour garder le reste

Quand le médicament est payé intégralement par la famille, la logique économique prend le pas. Le traitement de l'enfant s'arrête au troisième jour sur les sept prescrits, dès que la fièvre tombe, et le reste de la boîte est conservé « pour la prochaine fois ».

Ce réflexe est compréhensible et désastreux. La durée d'une antibiothérapie n'est pas une marge de sécurité commerciale : elle est calculée pour éliminer jusqu'au dernier germe. S'arrêter au moment où les symptômes cèdent, c'est arrêter précisément quand ne subsistent que les bactéries les plus résistantes.

L'élevage et l'environnement : une seule santé

La résistance ignore les frontières entre espèces. Le cadre One Health, porté conjointement par l'OMS, la FAO, l'Organisation mondiale de la santé animale et le PNUE, part de ce constat : santé humaine, santé animale, santé végétale et environnement forment un même ensemble[5].

Au Sahel, les antibiotiques sont largement utilisés dans les élevages de volailles et de bovins, souvent en administration collective et sans supervision vétérinaire. Les gènes de résistance ainsi sélectionnés gagnent les sols, les eaux de surface et la chaîne alimentaire. Ils reviennent ensuite vers l'humain.

Ce que la surveillance mesure, et ce qu'elle ne voit pas

Le rapport mondial de surveillance de l'OMS publié en octobre 2025 fournit le premier tableau de prévalence à cette échelle. En 2023, une infection bactérienne confirmée sur six était résistante aux antibiotiques dans le monde. Dans la Région Afrique, c'était une sur cinq[2].

La tendance compte autant que le niveau : entre 2018 et 2023, la résistance a augmenté dans plus de 40 % des couples pathogène-antibiotique suivis, à un rythme moyen de 5 à 15 % par an[2].

Une précision s'impose ici, qui va contre l'idée reçue. Les prévalences de résistance les plus élevées ne sont pas africaines : elles se situent en Asie du Sud-Est et en Méditerranée orientale, où une infection déclarée sur trois résiste[2]. Ce qui distingue l'Afrique de l'Ouest, c'est la mortalité — à prévalence moindre, on y meurt davantage, parce que le diagnostic arrive tard et que les recours de deuxième ligne manquent.

L'analyse dédiée à la Région Afrique de l'OMS chiffre ce coût pour 2019 : 1,05 million de décès associés à la résistance et 250 000 décès attribuables. Les infections respiratoires basses en concentrent 48 % et les infections du sang 22 %. K. pneumoniae résistante aux céphalosporines de troisième génération est le premier couple pathogène-antibiotique dans 25 pays, le staphylocoque doré résistant à la méticilline dans 16[6].

Ces estimations reposent sur ce que les laboratoires déclarent, et la déclaration reste très incomplète. En 2023, 48 % des pays n'ont transmis aucune donnée au système mondial de surveillance, et près de la moitié de ceux qui déclarent n'ont pas encore les moyens de produire des données fiables. La participation progresse — de 25 pays en 2016 à 104 en 2023 — mais le tableau régional demeure partiel[2]. Les chiffres cités ici sont donc plus probablement bas que hauts.

Pour le prescripteur et le pharmacien : quand la première ligne ne tient plus

Un taux de résistance aux céphalosporines de troisième génération supérieur à 70 % dans la Région Afrique[2] déplace la question de l'antibiothérapie probabiliste. Prescrire une ceftriaxone sur une présomption d'infection à entérobactérie devient un pari dont l'issue est défavorable plus d'une fois sur deux.

L'antibiogramme cesse dès lors d'être un examen de confort. Il distingue une escalade justifiée d'une escalade réflexe, autorise la désescalade quand le germe se révèle sensible, et reste le seul moyen de bâtir des protocoles calés sur les profils locaux plutôt que repris de séries européennes ou nord-américaines.

La capacité existe, inégalement répartie. Dans l'espace CEDEAO, tous les pays sauf un déclarent disposer d'un laboratoire de référence pour les tests de sensibilité, huit peuvent tester les onze pathogènes prioritaires, et douze des quinze États sont enrôlés dans le système mondial de surveillance de l'OMS[7].

Sur le versant réglementaire, l'avancement est plus contrasté. Dix des quinze pays de la CEDEAO ont élaboré un plan d'action national contre la résistance aux antimicrobiens. Ceux du Niger, du Burkina Faso et de la Gambie étaient finalisés mais non encore approuvés[7]. Un plan rédigé et non adopté ne finance ni surveillance, ni formation, ni contrôle des circuits de vente.

Pour le pharmacien d'officine, le levier est immédiat et documenté. C'est le refus de délivrance sans ordonnance, dans un contexte où le circuit informel capte une part majeure de l'approvisionnement des ménages[4]. Le conseil sur la durée pèse autant que le choix de la molécule : rappeler que la boîte se termine, et que le reliquat ne se garde pas.

Ce que coûtent les antibiotiques au Niger, et ce qui manque

La nomenclature nationale des prix donne la mesure de l'obstacle financier. Pour une même molécule, un même dosage et une même forme, l'écart entre la présentation la plus accessible et la plus chère va souvent du simple au triple : c'est la distance entre le générique le plus économique et la spécialité de marque[8].

Prix publics estimés par catégorie, dosage et forme — Nomenclature nationale des prix, ANRP Niger, 1re édition (2023)
MoléculeDosage et formePrix public estimé
Amoxicilline500 mg, comprimé ou gélule, boîte de 12995 – 2 380 FCFA
Amoxicilline et acide clavulanique500 mg/62,5 mg, comprimé, boîte de 124 640 FCFA
Ciprofloxacine500 mg, comprimé, boîte de 10830 – 4 060 FCFA
Ceftriaxone1 g, poudre injectable, flacon520 – 6 525 FCFA
Azithromycine500 mg, comprimé, boîte de 32 740 – 9 425 FCFA
Vancomycine1 g, poudre injectable, flacon16 310 FCFA
CarbapénèmesMéropénème, imipénème, ertapénèmeAbsents de la nomenclature

La ligne la plus parlante de ce tableau est celle qui ne porte aucun prix. Sur les 1 764 références de la nomenclature, aucun carbapénème ne figure. Il n'existe donc pas de prix public de référence pour la classe même à laquelle on recourt quand les céphalosporines ont échoué. Le constat vaut aussi pour la ceftazidime, la céfotaxime, l'amikacine et la colistine[8].

Ce document est une nomenclature tarifaire, pas un inventaire hospitalier : ces molécules peuvent circuler par des canaux d'approvisionnement propres aux hôpitaux. Mais l'absence de prix administré signale un accès qui n'est ni organisé ni prévisible pour le patient qui paie de sa poche.

La chaleur sahélienne ajoute sa contrainte. Les poudres pour suspension buvable une fois reconstituées et les formes injectables supportent mal les températures élevées et l'humidité. Un antibiotique gardé plusieurs semaines dans une case ou exposé au soleil sur un étal peut avoir perdu une part de son activité. Et un produit affaibli sélectionne des résistances au lieu de traiter.

Le générique reste ici le meilleur allié de l'observance, parce qu'une cure abordable est une cure qu'on termine. Sa qualité réelle et les économies qu'il permet sont examinées dans notre article sur les médicaments génériques en zone UEMOA.

Ce que chacun peut changer dès aujourd'hui

Les gènes de résistance qui circulent dans un quartier sont la somme de décisions individuelles. C'est ce qui rend ces gestes utiles, même pris isolément.

N'achetez jamais d'antibiotique sans ordonnance, ni au marché, ni dans la rue, ni sur les réseaux sociaux : la pharmacie agréée est le seul circuit où la molécule, le dosage et la date de péremption sont vérifiables. Ne réclamez pas d'antibiotique quand le soignant conclut à une infection virale — ce refus est un soin, pas une négligence.

Ne partagez pas vos médicaments avec un proche qui présente « les mêmes symptômes » : deux tableaux voisins peuvent relever de germes différents. Et terminez la cure prescrite jusqu'à la dernière prise, même si tout va mieux dès le deuxième jour.

Reste la part collective. Une résistance ne se mesure que si un laboratoire la cherche, et ne se combat que si un plan national est adopté puis financé. Demander où en est le plan de son pays est aussi un geste de santé publique.

Vérifiez votre armoire à pharmacie cette semaine

Cherchez les boîtes d'antibiotiques entamées, notez ce qui a été acheté sans ordonnance, et rapportez le reste à votre pharmacien. Recevez nos fiches vérifiées, ancrées dans le contexte UEMOA, directement dans votre boîte mail.

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Questions fréquentes

Qu'est-ce que la résistance aux antibiotiques ?

C'est la capacité acquise par une bactérie de survivre à un antibiotique qui l'éliminait auparavant. La bactérie dispose alors de moyens actifs de neutraliser le médicament : une enzyme qui le découpe, une pompe qui l'expulse, une cible modifiée qui ne le reconnaît plus. Des infections autrefois simples deviennent difficiles à traiter, et le traitement échoue sans que rien ne l'ait laissé prévoir.

Pourquoi la résistance aux antibiotiques est-elle particulièrement grave au Sahel ?

Parce que l'Afrique de l'Ouest subsaharienne est la région du monde où la résistance tue le plus : 27,3 décès pour 100 000 habitants lui sont attribuables et 114,8 pour 100 000 lui sont associés, selon l'analyse mondiale publiée dans The Lancet en 2022. La prévalence de résistance la plus élevée se situe ailleurs, en Asie du Sud-Est et en Méditerranée orientale ; ce qui distingue notre sous-région, c'est la mortalité, parce que le diagnostic arrive tard et que les traitements de deuxième ligne manquent.

Peut-on prendre un antibiotique pour soigner un rhume ou une grippe ?

Non. Les antibiotiques n'agissent que sur les bactéries et n'ont aucun effet sur les virus responsables des rhumes, des grippes et de la plupart des toux saisonnières. Les prendre dans ce contexte n'abrège pas la maladie, n'évite pas les complications, expose à des effets indésirables et sélectionne des bactéries résistantes déjà présentes dans l'organisme.

Faut-il un antibiogramme avant de prescrire un antibiotique ?

Pas devant chaque infection, mais il devient déterminant dès qu'une première ligne échoue, devant une infection sévère, et pour toute infection présumée à entérobactérie. Dans la Région Afrique de l'OMS, la résistance aux céphalosporines de troisième génération dépasse 70 % chez Escherichia coli et Klebsiella pneumoniae : une prescription probabiliste de ceftriaxone y devient un pari défavorable. L'antibiogramme est aussi le seul moyen de construire des protocoles fondés sur les profils locaux plutôt que sur des séries étrangères.

Que se passe-t-il si j'arrête mon traitement antibiotique avant la fin ?

Les bactéries les plus fragiles meurent les premières ; celles qui restent au moment de l'arrêt sont les plus résistantes, et elles se multiplient. La durée d'une antibiothérapie est calculée pour éliminer jusqu'au dernier germe, pas pour couvrir la seule période des symptômes. Le reliquat de boîte ne doit pas non plus être conservé pour une fièvre ultérieure ni partagé avec un proche.

Sources et références

  1. Antimicrobial Resistance Collaborators. Global burden of bacterial antimicrobial resistance in 2019: a systematic analysis. The Lancet. 2022;399(10325):629-655.
  2. Organisation mondiale de la Santé. WHO warns of widespread resistance to common antibiotics worldwide — présentation du Global antibiotic resistance surveillance report 2025. OMS, Genève, 13 octobre 2025.
  3. Yeika EV, Ingelbeen B, Kemah BL, et al. Comparative assessment of the prevalence, practices and factors associated with self-medication with antibiotics in Africa. Tropical Medicine & International Health. 2021;26(8):862-881.
  4. Compaoré A, Rouamba T, Kaboré B, et al. Exploring antibiotic use in the community: a household-based survey using the drug bag method in rural Burkina Faso. Antibiotics (Basel). 2024;13(9):872.
  5. FAO, PNUE, OMS, WOAH (Quadripartite). One health joint plan of action (2022-2026). OMS, Genève, 2022.
  6. Antimicrobial Resistance Collaborators. The burden of bacterial antimicrobial resistance in the WHO African region in 2019: a cross-country systematic analysis. The Lancet Global Health. 2024;12(2):e201-e216.
  7. Aboushady AT, Manigart O, Sow A, et al. Surveillance of antimicrobial resistance in the ECOWAS region: setting the scene for critical interventions needed. Antibiotics (Basel). 2024;13(7):627.
  8. Agence Nigérienne de Réglementation Pharmaceutique (ANRP). Nomenclature nationale des prix des produits de santé autorisés au Niger, 1re édition. Niamey, 2023.
Larba Souleymane Zoboudré, Délégué Médical Senior UEMOA

Larba Souleymane Zoboudré

Délégué Médical Senior & Spécialiste Affaires Réglementaires & pharmacovigilance

FRILAB SA (Niger) — laboratoires représentés : Biocodex, Fresenius Kabi, Aguettant, Zambon
Territoire d'exercice : Niger | Formation continue depuis 2016

Dernière mise à jour : 3 juillet 2026 · Révision prévue : juillet 2027